Les montagnes de l'Altaï — au sens géographique large qui inclut les républiques russes de l'Altaï et du Khaïkassie ainsi que les régions frontalières mongoles, chinoises et kazakhes — constituent l'un des berceaux spirituels de l'Eurasie. Elena Tourbina nous accueille dans les bureaux du Centre d'études sibériennes pour décrypter les traditions de ces peuples montagnards.
Claire Vasseur : Elena, commençons par les bases. Qui sont exactement les peuples de l'Altaï ?
Elena Tourbina : L'Altaï est un territoire complexe. Dans la République de l'Altaï russe — une entité fédérée d'environ 220 000 habitants dans le sud de la Sibérie — les Altaïens représentent environ 35% de la population, soit 75 000 personnes. Mais l'identité altaïenne elle-même est plurielle. On distingue les Altaïens du Nord — les Chelkanes, les Toubalars, les Koumandines, qui vivaient traditionnellement dans les forêts de taïga du piedmont — et les Altaïens du Sud — les Télénguites, les Téléoutes — qui habitaient les hautes steppes d'altitude et pratiquaient un élevage nomade plus proche des Mongols et des Kazakhs. Ces groupes ont des traditions, des dialectes et une histoire distincts.
CV : Quelle était la religion traditionnelle de ces peuples avant l'arrivée des Russes ?
E.T. : Le chamanisme, sous différentes formes selon les groupes. Mais il faut nuancer : le terme « chamanisme » est parfois galvaudé. Dans l'Altaï, nous préférons parler de système de croyances animistes avec des spécialistes rituels — les chamanes — qui jouaient un rôle central de médiateurs avec les esprits. Chaque groupe altaïen avait ses propres panthéons d'esprits : les esprits des montagnes sacrées (tös), les esprits des clans (yayik), les esprits de la nature (ee-ne). La cosmologie altaïenne était stratifiée en niveaux célestes et souterrains, accessible au chamane en transe. Le tambour chamanique altaïen, orné de représentations symboliques du cosmos, est l'un des objets rituels les plus beaux que j'aie étudiés.
CV : Vous avez travaillé sur le burkhanisme. Qu'est-ce que c'est exactement ?
E.T. : Le burkhanisme est un mouvement religieux fascinant né en 1904 dans l'Altaï russe, à un moment de grande tension entre les traditions autochtones et la russification chrétienne imposée. Son fondateur Chet Chelpin — dit Chet Chelpan — a eu une vision dans laquelle Oïrot Khan, héros légendaire altaïen, lui annonçait la libération du peuple altaïen et la venue d'un prophète. Le burkhanisme qui en émergea était syncrétique : il empruntait des éléments à la cosmologie chamanique altaïenne, au bouddhisme lamaïste en provenance des Oïrats et des Mongols voisins, et créait quelque chose de nouveau — une religion nationale altaïenne. Le nom vient de « Burkhan », terme altaïen assimilant le Bouddha et une divinité céleste suprême. Une des innovations majeures était le rejet des sacrifices animaux sanglants, remplacés par des offrandes végétales et de lait.
CV : Et aujourd'hui, ce burkhanisme subsiste-t-il ?
E.T. : Oui, il y a un renouveau très net depuis les années 1990. Le burkhanisme avait été réprimé à l'époque soviétique comme toutes les religions — ses leaders ont été arrêtés, ses lieux de culte détruits. Mais la mémoire a survécu dans les familles. Depuis 1991, on voit des rassemblements burkhanistes réguliers, notamment autour des montagnes sacrées (tös-ne) comme Uch Sümer (le Belukha, plus haute montagne de l'Altaï, 4 506 m). Ces rassemblements mêlent prières, offrandes, danses et chants épiques. Pour de nombreux jeunes Altaïens, le burkhanisme est devenu un marqueur identitaire fort, une façon d'affirmer leur différence culturelle dans la Fédération de Russie.
CV : Parlez-nous du khaï, le chant épique altaïen inscrit à l'UNESCO.
E.T. : Le khaï est une tradition extraordinaire. C'est un chant héroïque épique exécuté par des spécialistes — les khaïdji — qui racontent en musique les épopées altaïennes traditionnelles. La technique vocale utilisée, le chant diphonique ou chant de gorge (gorlovoe penye), permet au chanteur de produire simultanément une note fondamentale grave et plusieurs harmoniques flûtées au-dessus. Le résultat est à la fois primitif et d'une sophistication musicale stupéfiante. Les épopées altaïennes les plus connues — Maadaï-Kara, Kan-Altyn, Altaï-Buuchay — sont des poèmes héroïques de plusieurs milliers de vers, narrant les aventures de héros culturels dans un monde où humains, animaux et esprits interagissent constamment. L'UNESCO a inscrit le khaï au patrimoine culturel immatériel en 2023, ce qui a donné un formidable coup de projecteur international sur cette tradition.
CV : Quel est le rôle des femmes dans les traditions spirituelles altaïennes ?
E.T. : Il est fondamental et souvent sous-estimé. Dans le chamanisme altaïen, la chamane féminine — udugan — avait des fonctions spécifiques et très importantes : protéger le foyer et le bétail contre les esprits malveillants, assister aux accouchements, soigner les maladies infantiles. Elle était souvent considérée comme plus puissante pour les rituels domestiques et reproductifs, tandis que le chamane masculin (kam) opérait davantage dans la sphère extérieure — chasse, guerre, météorologie.
Dans le burkhanisme, les femmes jouent également un rôle cérémoniel important. Les traditions de tissage, de broderie et de préparation des offrandes rituelles sont maintenues principalement par les femmes altaïennes. Aujourd'hui, plusieurs des personnes les plus actives dans la revitalisation culturelle altaïenne sont des femmes — enseignantes, conteuses, artisanes — qui transmettent les traditions à la nouvelle génération.
CV : L'Altaï est aussi connu pour sa nature exceptionnelle. Y a-t-il un lien entre la géographie et la spiritualité ?
E.T. : Ce lien est absolu et constitutif. Dans la cosmologie altaïenne, le territoire n'est pas un décor neutre — il est habité, animé, sacré. Chaque montagne a son maître-esprit (tös). Le Belukha, sommet bicéphale qui marque la frontière entre Russie et Kazakhstan, est considéré comme la montagne sacrée suprême, demeure de puissances célestes majeures. Les rivières Katoune et Biya ont leurs propres esprits gardiens. Les cols sont marqués d'oboos — cairns de pierres ornés de rubans de tissu — auxquels le voyageur doit rendre hommage pour passer en sécurité. Tout cela crée un rapport au territoire profondément différent de la conception occidentale de la nature comme ressource. C'est une des raisons pour lesquelles les projets industriels — mines, barrages — suscitent une opposition si forte chez les Altaïens autochtones : ils ne détruisent pas seulement des écosystèmes, ils profanent des espaces sacrés.
CV : Quelques idées reçues sur les peuples de l'Altaï à corriger ?
E.T. : La première idée reçue : les Altaïens seraient des « Mongols de Russie ». Non — ils ont une identité, une langue et une histoire propres, même s'il y a des connexions historiques et culturelles avec les Mongols. Deuxième idée reçue : le chamanisme altaïen serait une pratique figée, folklorique. Non — c'est un système vivant, en évolution, qui s'adapte aux défis contemporains. Troisième idée reçue : l'Altaï serait une région isolée, inaccessible. Non — c'est une région touristique croissante, reliée par routes et avions, avec une infrastructure d'accueil en développement. Ce qui y reste rare et précieux, c'est l'authenticité des rencontres avec les communautés locales.
CV : Cinq affirmations vrai ou faux sur l'Altaï.
L'Altaï est souvent appelé « berceau des peuples turcs ». Vrai — c'est la région d'où seraient originaires les premiers locuteurs proto-turciques selon de nombreux linguistes.
La princesse de l'Altaï est une momie découverte dans les années 1990. Vrai — trouvée en 1993 dans le plateau d'Oukok, la « princesse de l'Altaï » (Ukok) est une momie d'une jeune femme des Ve-IVe siècles av. J.-C., tatouée, qui est devenue un symbole identitaire pour les Altaïens.
Le burkhanisme est officiellement reconnu comme religion en Russie. Partiellement vrai — des organisations burkhanistes sont enregistrées légalement, mais sans le statut global du christianisme orthodoxe ou de l'islam.
Les Altaïens parlent une langue proche du turc d'Istanbul. Faux — la parenté existe (famille turcique), mais les différences sont considérables. Un Turc et un Altaïen ne se comprendraient pas facilement.
Le mont Belukha peut être gravi par des touristes non spécialistes. Faux — le Belukha (4 506 m) est une ascension technique nécessitant une expérience en alpinisme et un guide certifié.
CV : Pour les lecteurs qui voudraient aller à la rencontre des peuples de l'Altaï, quels conseils donneriez-vous ?
E.T. : Premièrement, prendre le temps. L'Altaï ne se visite pas en passant — il faut au minimum une semaine, idéalement deux, pour commencer à comprendre ce que vous voyez. Deuxièmement, choisir un guide local altaïen plutôt qu'un guide russe généraliste : les nuances culturelles font toute la différence. Troisièmement, respecter les sites sacrés — les oboos ne sont pas des curiosités photographiques mais des lieux de culte actifs. Contournez-les dans le sens des aiguilles d'une montre, ne prenez jamais de pierres. Quatrièmement, apprendre quelques mots d'altaïen : même quelques syllabes seront accueillies avec un sourire sincère. Pour découvrir les régions méconnues de Russie et planifier votre itinéraire, des spécialistes du voyage peuvent vous guider vers les régions méconnues de Russie à explorer.
Ce que nous retenons de l'Altaï
L'entretien avec Elena Tourbina nous a révélé la profondeur et la vitalité d'une culture autochtone que le tourisme commence à peine à découvrir. Trois enseignements essentiels se dégagent de cette rencontre.
L'identité altaïenne est plurielle et dynamique. Les Altaïens ne sont pas un bloc monolithique mais un ensemble de peuples distincts, chacun avec sa propre mémoire culturelle et ses propres stratégies de revitalisation. Le burkhanisme, le chamanisme et les épopées khaï sont des ressources vivantes, non des reliques muséifiées.
Le rapport à la nature est un point cardinal. Pour les peuples autochtones de l'Altaï, la géographie est de la théologie. Comprendre cela transforme profondément la façon dont on regarde les montagnes, les rivières et les forêts de cette région.
Le numérique et la reconnaissance internationale changent les perspectives. L'inscription du khaï à l'UNESCO en 2023, les chaînes YouTube de chanteurs altaïens, les réseaux sociaux où les jeunes Altaïens partagent leur culture — tout cela contribue à une renaissance identitaire dont les effets à long terme seront considérables.