Nous avons rencontré Natacha Gorokhova dans son bureau encombré de dictionnaires et de cartes linguistiques, entourée de cahiers de notes rédigés en tatar, en bachkir et en bouriate. Sa passion pour les langues de Russie transparaît dès les premiers échanges.
Claire Vasseur : Natacha, avant tout, combien de langues parle-t-on réellement en Russie ? Les chiffres varient selon les sources.
Natacha Gorokhova : C'est la première question que tout le monde pose, et la réponse dépend vraiment de ce qu'on entend par « langue ». Le recensement russe de 2020 a identifié 105 langues utilisées comme langues maternelles. Mais si l'on inclut les dialectes significativement différents et les langues utilisées uniquement par des communautés restreintes, certains linguistes parlent de 150 à 200 systèmes linguistiques distincts. La Russie est véritablement l'un des pays les plus multilingues du monde, même si cette réalité reste peu visible derrière l'omniprésence du russe.
CV : Quelles sont les langues minoritaires les plus importantes, celles qui ont une véritable vitalité en 2026 ?
N.G. : Le tatar arrive clairement en tête, avec environ 4,3 millions de locuteurs selon le recensement de 2020. C'est une langue turcique riche d'une longue tradition littéraire — Kazan, la capitale du Tatarstan, fut l'un des grands centres intellectuels islamiques de l'Empire russe au XIXe siècle. Aujourd'hui, le tatar est co-officiel en République du Tatarstan. Il dispose de son propre alphabet cyrillique adapté (avec tentative de retour au latin dans les années 1990, finalement abandonnée sous pression fédérale), d'une chaîne de télévision, de journaux, et d'un enseignement scolaire obligatoire dans les écoles du Tatarstan — même si ce dernier point fait l'objet de tensions politiques régulières.
CV : Et le bachkir ? Il est souvent mentionné en même temps que le tatar.
N.G. : Le bachkir est effectivement très proche du tatar linguistiquement — on parle parfois de dialectes d'un même continuum, bien que les locuteurs bachkirs tiennent souvent à distinguer leurs langues. Le bachkir est co-officiel en République du Bachkortostan, avec Oufa comme capitale. Il compte environ 1,4 million de locuteurs. Son défi principal est que beaucoup de Bachkirs en milieu urbain ont progressivement basculé vers le tatar ou le russe comme langue principale, ce qui crée une situation sociolinguistique complexe où le bachkir recule même dans sa propre république.
CV : Vous mentionnez les langues finno-ougriennes. Quelles sont-elles et pourquoi sont-elles importantes ?
N.G. : Les langues finno-ougriennes forment une famille fascinante qui inclut le finnois et le hongrois — oui, le hongrois ! — mais aussi des langues parlées en Russie comme le mordve (deux dialectes, erza et mokcha, environ 440 000 locuteurs), le mari (450 000), l'oudmourte (500 000), le komi (200 000) et le carélien (20 000). Ces langues témoignent de liens anciens entre les peuples forestiers de l'est européen et de l'Oural. Leur situation est préoccupante : toutes connaissent une forte russification, et les projections démographiques indiquent un déclin continu du nombre de locuteurs, en particulier parmi les moins de 40 ans.
CV : Qu'est-ce qui explique ce recul ? Est-ce simplement la pression du russe ?
N.G. : La pression du russe est bien sûr décisive, mais les mécanismes sont multiples. L'urbanisation est un facteur crucial : quand un locuteur de mari ou d'oudmourte s'installe à Moscou ou à Nijni Novgorod pour travailler, il passe dans un environnement entièrement russophone. Ses enfants grandissent en russe, apprennent la langue familiale comme une langue secondaire, puis souvent ne la transmettent pas à leurs propres enfants. En deux générations, une langue peut perdre la moitié de ses locuteurs actifs dans une famille.
À cela s'ajoute le fait que pendant l'ère soviétique, l'enseignement des langues minoritaires a été fluctuant — encouragé dans les années 1920 puis sabré dans les années 1930-1950. Beaucoup de personnes âgées qui connaissent ces langues ne les ont jamais enseignées à leurs enfants parce que le russe était vu comme la clé de la mobilité sociale. Ce traumatisme intergénérationnel est long à surmonter.
CV : Y a-t-il des raisons d'espérer pour ces langues en 2026 ?
N.G. : Oui, absolument. Internet a représenté un changement de paradigme pour certaines langues. Le yakoute (environ 450 000 locuteurs en Sibérie orientale) est un exemple étonnant de revitalisation numérique : les Yakoutes ont investi les réseaux sociaux dans leur langue, créé du contenu YouTube, des applications de traduction, même des jeux vidéo. Il y a une fierté identitaire qui se réveille chez les jeunes générations, souvent paradoxalement plus attachées à leur langue que leurs parents russifiés. Le tatar connaît également un renouveau numérique encourageant. Pour les langues des peuples de Russie, le numérique représente peut-être la dernière chance de survie pour les moins parlées d'entre elles.
CV : Parlons du tchouvache. C'est une langue originale qui n'appartient à aucun sous-groupe turcique classique ?
N.G. : Exactement, c'est l'un des cas les plus fascinants de la linguistique eurasiatique. Le tchouvache est la seule survivante de la branche oghourique des langues turciques, une branche qui inclut le bulgare de la Volga — langue morte depuis le XIIIe siècle. Le tchouvache est donc linguistiquement beaucoup plus éloigné du tatar ou du kazakh qu'ils ne le sont entre eux. Un locuteur tatar ne comprend pas le tchouvache spontanément. Avec environ 1,1 million de locuteurs en République de Tchouvachie, la langue reste relativement bien préservée, notamment grâce à une forte conscience identitaire tchouvache.
CV : Et les langues des peuples sibériens les plus petits, comme les Evenks, les Nénètses, les Youkaguirs ?
N.G. : Là, la situation est souvent critique. Les Evenks sont le peuple autochtone le plus dispersé de Sibérie — ils s'étendent sur un territoire immense, de l'Oural jusqu'au Pacifique — mais leur langue est parlée par moins de 5 000 personnes en 2026. La langue youkaguire n'est plus parlée que par une centaine de personnes âgées dans les régions de Yakoutie et de Magadan. Ce sont des urgences linguistiques absolues. Des équipes de linguistes travaillent à la documentation de ces langues — c'est littéralement une course contre la montre.
L'UNESCO classe environ une vingtaine de langues russes comme « en danger critique d'extinction ». Pour certaines, l'extinction dans les dix à vingt ans est quasi certaine si aucune mesure drastique n'est prise. Ce que nous perdons avec chaque langue, c'est une façon unique d'interpréter le monde — une taxinomie des plantes, des animaux, des relations sociales qui n'a pas d'équivalent.
CV : Quelques idées reçues sur les langues de Russie à corriger ?
N.G. : La première idée reçue, c'est que la Russie est un pays monolingue. Non — c'est un empire linguistique, historiquement multiethnique et multilingue. La deuxième idée reçue, c'est que les langues minoritaires seraient des « patois » ou des dialectes du russe. Non : le tatar, le yakoute, le bouriate n'ont rien à voir avec le russe sur le plan linguistique — ce sont des familles entièrement différentes. Troisième idée reçue : les langues minoritaires disparaîtraient parce que leurs locuteurs ne les « aiment » pas assez. C'est injuste — c'est souvent la pression économique et sociale qui crée la rupture de transmission, pas un manque d'attachement identitaire.
CV : Cinq questions rapides, répondez vrai ou faux.
Le russe est obligatoire dans toutes les républiques de Russie. Vrai — c'est la seule langue officielle fédérale, mais d'autres langues sont co-officielles régionalement.
Le tatar s'écrit en cyrillique. Vrai, depuis la réforme soviétique, bien qu'un mouvement pour le latin ait existé dans les années 1990.
Le bouriate est intelligible avec le mongol. Partiellement vrai — les deux locuteurs se comprennent dans une large mesure, mais avec des efforts.
Les Youkaguirs parlent encore leur langue ancestrale. Faux, ou presque — moins d'une centaine de locuteurs subsistent en 2026.
Les jeunes Tatars abandonnent leur langue. Partiellement vrai — le tatar recule en ville, mais une nouvelle génération numérique le revitalise.
CV : Pour conclure, comment apprendre quelques mots de tatar ou de bachkir si on s'y intéresse ?
N.G. : Il existe d'excellentes ressources en ligne. Le site Duolingo ne propose pas encore le tatar, mais des applications comme Mondly ou des cours YouTube en tatar sont disponibles. L'Université de Kazan propose des cours en ligne de tatar à distance. Il existe aussi des dictionnaires bilingues tatar-français ou bachkir-russe-anglais téléchargeables gratuitement. Et pour s'immerger dans la musique, les chanteurs tatars contemporains comme la chanteuse Zemfira sont d'excellentes entrées culturelles. Si vous voulez aller plus loin dans votre apprentissage, vous pouvez commencer par les premières bases du russe qui vous donnera accès à beaucoup plus de ressources sur les langues de Russie.
Trois points à retenir
L'entretien avec Natacha Gorokhova dessine un tableau nuancé de la situation des langues minoritaires de Russie en 2026. Trois constats principaux s'en dégagent.
La diversité est immense mais fragile. Cent langues ou plus coexistent sur le territoire russe, dont beaucoup sont menacées d'extinction à court ou moyen terme. La richesse de cette mosaïque linguistique est un patrimoine culturel mondial qui mérite une attention urgente.
Le numérique est un levier d'espoir. Pour des langues comme le yakoute ou le tatar, les réseaux sociaux, les applications et le contenu en ligne offrent une voie de revitalisation inattendue, particulièrement auprès des jeunes générations en quête d'identité culturelle.
Le défi politique reste entier. La tension entre l'unité linguistique nationale (le russe) et la diversité des cultures autochtones est structurelle dans l'État russe. Trouver le bon équilibre — qui permette à des familles d'élever des enfants bilingues sans handicap socio-économique — est un défi que la Russie partage avec de nombreux pays multiculturels du monde.